« La nouvelle génération d’opposants africains doit assumer son rôle d’alternative aux pouvoirs »

Une forme de contestation inédite émerge avec des porte-voix qui émanent du peuple et parlent sa langue, décrypte notre chroniqueur.

Les régimes kleptocrates qui sévissent dans nos pays, faute d’alternative crédible, donnent lieu à une nouvelle forme d’opposition qui émerge de la rue. Celle-ci rompt avec les codes classiques de l’espace politique et apporte une vigueur et une fraîcheur.

 Nos oppositions africaines, pour leur majorité, ne sont pas crédibles, par leur vacuité programmatique, leur similitude avec des pouvoirs qu’elles combattent et, surtout, leur impossibilité à drainer l’espoir. Même quand elles arrivent au pouvoir, elles sont désespérantes. C’est le cas par exemple en Guinée ou au Mali. « Tout change pour que rien ne change », selon la phrase devenue classique de Lampedusa. Les alternances sont similaires : mêmes régimes post-coloniaux, mêmes pratiques, mêmes prototypes de politiciens…

De ce climat propice au découragement émerge une nouvelle forme de contestation avec de nouveaux porte-voix qui émanent du peuple, parlent sa langue et adoptent ses codes sociaux. Ils se nomment Ras Bath au Mali, Fadel Barro au Sénégal, Smockey au Burkina Faso, Tikpi Atchadam au Togo ou encore Luaty Beirao en Angola. Cette opposition, qui casse les clivages traditionnels, est celle des laissés-pour-compte, ceux que les statistiques et autres chiffres macroéconomiques lénifiants ne prennent pas en considération. Ceux qui peuplent les quartiers et les villages sans eau ni électricité, mais à qui on veut faire croire que l’Afrique est la promesse du monde. Le futur de l’humanité.

Les nouveaux chantres de la rue africaine

 

Ce peuple composé d’une écrasante majorité de jeunes a trouvé des porte-parole que l’on pourrait comparer à « l’intellectuel organique » que décrivait Antonio Gramsci : celui qui surgit des abysses de nos sociétés pour perturber le sommeil de la caste engoncée dans son confort et son mépris.

 

Cette nouvelle opposition, paradoxalement, est le fruit d’une situation bien meilleure en Afrique qu’il y a quelques décennies. Les dictatures sanglantes sont un vieux souvenir hormis quelques rares cas. L’épée de Damoclès du Statut de Rome empêche les pouvoirs, même s’ils en sont parfois tentés, de perpétrer des massacres de masse à l’encontre de leur population. Et je profite de ce fait pour encore fustiger tous ceux qui, de manière légère et irresponsable et par un nationalisme de comptoir, pilonnent la Cour pénale internationale. Bien qu’imparfaite, celle-ci a son utilité.

Les nouveaux chantres de la rue africaine profitent aussi de la fragilité des régimes face à la capacité de mobilisation que peut offrir Internet et à la force de la détermination du nombre, qui a fait plier des potentats. Il y a un effet domino qui ne s’estompera pas. La colère transformée en obsession de la liberté lors du « printemps arabe » de 2011 s’est propagée avec les mêmes résultats au Burkina Faso en 2014. Les bruits qui nous viennent actuellement du Togo, s’ils ne s’estompent pas, annoncent un lendemain différent.

 

Les jeunes, devant la fatalité d’un destin compromis, face à une caste qui, parce qu’elle flirte avec le pouvoir, s’enrichit, n’ont plus peur. Ils côtoient la mort au quotidien : qui un frère négligé par des médecins impuissants dans un hôpital désarmé ; qui un cousin dévoré par la mer alors qu’il fuyait vers l’Europe ; qui encore un ami à la suite de tortures dans un poste de police. Ils savent que, dorénavant, ne pouvant les tuer tous, les autocrates reculent, plient et rompent. Ils ne peuvent résister à la hardiesse populaire.

 

Un rôle de « sentinelle »

Tout n’est pas sans défaut chez nos nouveaux opposants. Par légèreté ou trop plein d’énergie, ils versent souvent dans les accusations gratuites et dans une forme de violence du propos sans nuance. Je goûte en outre très peu la persistance, chez eux, de la rengaine facile et fausse : « Les politiciens sont tous pareils. » L’espace public doit être un terrain de compétition des réponses aux préoccupations des citoyens. Mais il est aussi le lieu d’expression d’un discours soigné – même si ce dernier peut, bien sûr, garder sa verve, voire sa hargne, car il y a bien des raisons d’être en colère en Afrique. En somme, un homme politique est soumis à une exigence de sérieux et d’érudition, conférés par un travail acharné sur soi et sur les thématiques qui interpellent le quotidien des populations.

Il y a, enfin, une difficulté chez les militants politiques à assumer leur identité et l’incarnation d’une alternative aux gouvernements en place. A ce propos, ma discussion avec un militant africain fut éclairante. Quand je lui ai suggéré la nécessité, pour son mouvement, d’assumer un rôle de conquête du pouvoir, il m’a répondu par la négative, m’assurant préférer un rôle de « sentinelle », de « veille », au risque de dénoncer à chaque changement de régime les mêmes méfaits.

Dépasser uniquement la critique, adopter un positionnement d’opposition politique et offrir une alternative hors des partis classiques constituent un horizon pour ces nouveaux opposants. S’ils empruntent ce tournant, rien ne les empêchera d’arriver au pouvoir.

 Le Monde. 

 

 

 

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